13.03.2009

La finance religieuse


Dow Jones et Dharma Investments ont lancé des indices en accord avec les valeurs dharmiques. Religion et finance peuvent faire bon ménage

Après la finance islamique, la finance dharmique. Ce mot vient directement de « dharma », un concept commun à l'hindouisme, au bouddhisme, au jaïnisme et à la religion sikhe. Le dharma est la loi universelle régissant l'ordre des êtres et du cosmos.

Quel rapport avec la finance me direz-vous ? Certains principes éthiques comme la non-violence, la protection de l'environnement et de la communauté peuvent être appliqués en gérant ses avoirs.

Les indices créés par Dow Jones, en collaboration avec Dharma Investments, ont des points communs avec l'investissement socialement responsable. La recherche du profit est compatible sous certaines conditions avec des principes spirituels ou éthiques forts.

Cinq indices au total

Simplement, il faut faire des choix. Certaines entreprises indiennes comme le groupe de services informatiques Infosys ou le numéro un des télécoms Bharti Airtel ont été retenus.

Aux Etats-Unis, une valeur comme Apple respecte également les critères imposés.

En revanche, les experts ont exclu toutes les entreprises des secteurs suivants : défense, alcool, jeux d'argent, tabac, pornographie... Les groupes pharmaceutiques sont aussi exclus en raison des tests pratiqués sur les animaux.

Le travail réalisé par Dow Jones et Dharma Investments est très sérieux. La réflexion d'experts reconnus, universitaires et religieux, a permis la création de cinq indices au total.

Il y a d'abord le Dow Jones Dharma Global Index, véritable indice mondial. Ensuite, des référentiels ont été créés pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, le Japon et l'Inde. Le mois de janvier 2008 a été décevant pour les indices. En 2007, les performances ont été très variables d'un pays à l'autre. Le Dow Jones Dharma India a fini en hausse de 81,2 %.

Ce formidable bond traduit l'appétit des investisseurs pour la Bourse de Bombay. Comme un symbole, l'indice dédié au colonisateur britannique accusait un repli de plus de 10 %.

Au-delà des performances, l'entreprise Dow Jones réussit une nouvelle fois à faire parler d'elle pour ses indices. C'était déjà cette société emblématique qui avait lancé en 1999 les indices islamiques.

Nous remarquons que les secteurs exclus par la loi islamique sont souvent les mêmes que ceux bannis par le dharma. Sauf deux secteurs  : la filière porcine et les services financiers.

A ce sujet, il est étonnant de voir des fonds souverains d'Etats islamiques prendre des participations dans des banques américaines. Que dire lorqu'il s'agit d'obligations convertibles avec des taux d'intérêt proches de 10 %... En même temps, si la finance et la recherche de rendement conduisent à l'apparition d'un commencement de laïcité dans les Etats islamiques, personne ne s'en plaindra.

A l'époque où ils avaient été créés, les indices conformes à la loi islamique avaient fait le tour du monde. Une nouvelle fois, Dow Jones réalise un joli coup médiatique. Les titres les plus prestigieux de la presse indienne ont déjà repris l'information. Des articles ont également été écrits dans certains médias américains comme Business Week et le Washington Post.

Les liens entre religion et finance sont anciens

Cette médiatisation s'explique par le fait que près d'un quart de la population mondiale est en phase avec une religion dharmique. Il ne s'agit pas simplement d'un phénomène de mode, tant cette population est appelée à prendre de l'importance. Sa croissance démographique est très soutenue.

La religion catholique n'a pas cet atout, que le prosélytisme ne peut compenser. Obtiendra-t-elle aussi son référentiel boursier ? Pour le moment, Dow Jones indique ne pas avoir l'intention de lancer un indice chrétien.

La popularité des indices déjà lancés montre que leur avenir est prometteur. Elle souligne aussi les liens particuliers existant entre la religion et la finance,dont l'histoire est souvent passionante.

Pour prendre un exemple, au cours du xixe siècle, deux banques d'affaires américaines très prestigieuses ont été fondées par des Juifs (Goldman et Lehman).

En Europe, la formidable saga des Rothschild est aussi un exemple de lien entre judaïsme et finance.

Le sociologue Max Weber s'est efforcé d'analyser, au moyen de concepts, les liens entre éthique protestante et esprit du capitalisme. L'affaire n'est pas simple et a suscité de nombreuses critiques. Parmi les nombreux arguments développés, l'auteur insiste sur le travail qui permet d'assurer son salut auprès de Dieu dans la religion protestante. Or l'utilisation rationnelle du travail est un des moteurs du capitalisme.

Les indices Dharma ont connu un mauvais mois de janvier dans un contexte boursier dégradé.

OLIVIER AUBERGER
23 Février 2008
Le Journal des Finances

18.01.2009

L'ARGENT ET LA RELIGION

Religion et argent:
perspectives sur la finance islamique
– à propos d'un magazine

Religioscope
7 Sep 2008

Face au capitalisme, les réactions musulmanes ont été variées:
le "socialisme islamique" a eu ses partisans, mais nombre de musulmans pieux
pensent aujourd'hui pouvoir concilier finance et religion grâce à des établissements fonctionnant selon les principes de l'islam.

Comme Religioscope a déjà eu l'occasion de le souligner, la finance islamique
se trouve actuellement en plein essor, même si elle reste un acteur minoritaire,
y compris dans les pays de tradition musulmane.
L'islam prohibe formellement l'usure (riba), identifiée à l'injustice et à l'exploitation.
Le système financier islamique interdit tout profit fondé sur un taux d'intérêt
prédéterminé, et propose un partage des profits ou des pertes.
L'argent est conçu comme un simple moyen d'échange, qui ne doit pas par lui-même créer plus d'argent, comme cela se passe avec des taux fixes.
Le système islamique rejette donc la spéculation.
A vrai dire, les interprétations musulmanes contemporaines de la prohibition de
la riba ont pu varier: certains auteurs musulmans ont voulu la replacer dans
le contexte de son époque d'édiction et ont suggéré que, aujourd'hui, le service
d'un intérêt n'équivalait pas automatiquement à une injustice.
Mais ce n'est pas l'opinion dominante
(Charles Tripp, Islam and the Moral Economy: The Challenge of Capitalism,
Cambridge University Press, 2006, pp. 124-133).
Pour des raisons qui tiennent probablement à la fois à des scrupules religieux et
à de nouvelles affirmations d'une identité musulmane dans l'environnement
contemporain, des projets d'établissements bancaires fondés sur les principes
islamiques sont apparus dès les années 1950-1960 et se sont multipliés à partir
des années 1970-1980.

Les services bancaires islamiques sont en train de s'étendre à de nouvelles régions:
ainsi, en Syrie, deux première banque islamiques ont ouvert leurs portes en 2007; confrontées à un excès de liquidités, les banques islamiques du Golfe tournent
leurs yeux vers l'Afrique, où le Kenya semble destiné à devenir la porte d'accès
vers les populations musulmanes de l'Afrique subsaharienne
(une Gulf Islamic Bank y a récemment vu le jour); au Proche-Orient, certaines
banques de type classique ont fait le pas de se reconvertir en banques islamiques.

De nouvelles publications accompagnent ces développements.
Parmi celles-ci, nous nous pencherons aujourd'hui sur le magazine
Islamic Finance Today, qui paraît à Colombo, au Sri Lanka.
Cette localisation géographique nous rappelle la présence en Asie du Sud et
du Sud-Est de musulmans très intéressés par la finance islamique.
En outre, depuis les événement du 11 septembre 2001 et les risques consécutifs
de voir des fonds venant de pays arabes gelés ou confisqués, beaucoup
d'investisseurs du Proche-Orient se tournent vers les marchés asiatiques.

Islamic Finance Today combine des informations d'intérêt général avec des articles
relatifs aux institutions financières islamiques au Sri Lanka.
Ce magazine de présentation soignée a pour ambition d'informer et d'analyser
les développements dans le domaine des activités financières et bancaires
islamiques, en donnant notamment la parole à des experts.
Mais l'on y trouve aussi des réflexions sur la nature et les perspectives de
la finance islamique. Le contenu est généralement accessible même à
des non spécialistes.

Dans le numéro de mars 2008, Sheikh Esam Mohammed Ishaq (Bahrein), membre
du conseil de supervision de plusieurs banques islamiques et également directeur
du Discover Islam Center à Bahrein, affirme qu'une nouvelle banque ou institution financière islamique ouvre ses portes chaque mois dans les pays du Golfe.
Cependant, il admet que la majorité des musulmans ne sont pas encore vraiment convaincus des possibilités ouvertes par les banques islamiques.
Seuls 10 à 20% recourent par principe à des institutions financières islamiques.
Selon lui, le développement du secteur financier islamique ira de pair avec
l'affermissement d'une prise de conscience et d'une pratique islamique dans
les société musulmanes: elle serait, en quelque sorte, une conséquence d'efforts d'islamisation.

Sheikh Esame Ishaq fait en outre remarquer que la finance islamique se concentre
jusqu'à maintenant surtout sur le secteur des services et des industries légères.
Il suggère des efforts pour développer par exemple l'autosuffisance dans
les secteurs alimentaires et médicaux, afin de renforcer l'indépendance des
pays musulmans. Il note aussi une insuffisance du financement de la recherche
et du développement dans la prise de risques, "l'une des principales raisons de
la stagnation des économies musulmanes". Il déplore en outre que les banques islamiques ne se soient pas montrées suffisamment hardies dans le domaine de
la microfinance, qui permet une redistribution de la richesse.

Dans le numéro d'avril 2008, le rédacteur en chef, Asiff Hussein, s'interroge sur
les limites que doivent se poser les institutions financières islamiques.
Certains investissements sont manifestement inacceptables pour des institutions islamiques: tout ce qui va clairement contre les règles de l'islam, par exemple
les activités bancaires produisant de l'intérêt, l'alcool, la pornographie, les jeux
de hasard... En revanche, comment approcher des zones grises? par exemple,
des manufactures d'armes (qui peuvent être utilisées pour protéger, mais aussi
pour causer du mal)? ou les aliments génétiquement modifiés (qui ont
une dimension religieuse, puisque l'homme semble ici intervenir sur la création)?
Asiff Hussein estime que se manifeste de plus en plus le besoin de lignes
directrices éthiques pour approcher ces questions.
Notons que le magazine affiche sous son titre, en page de couverture:
"The pulse of ethical business".

L'islam n'est pas la seule tradition religieuse dans laquelle les pratiques se voient
de plus en plus mesurées également selon des critères éthiques qui
s'appliqueraient tout aussi bien à des contextes séculiers: par exemple,
aux Etats-Unis, à la suite d'un récent scandale concernant une production de
viande kasher à grande échelle en recourant aux services d'ouvriers clandestins
et sous-payés, plusieurs figures religieuses ont souligné la nécessité de réfléchir
et de se demander s'il est kasher d'acheter de la viande produite dans de telles conditions, même si toutes les prescriptions religieuses formelles sont respectées (Religion Watch, juillet-août 2008, p. 4).

Pour revenir au numéro d'avril d'Islamic Finance Today,un spécialiste pakistanais
de finance islamique, Zubair Usmani, répond aux questions du magazine,
notamment sur le risque que des banques islamiques introduisent des produits
non islamiques. Ces risques sont faibles, selon lui: toutes les grandes banques islamiques emploient des spécialistes de la shari'ah (loi religieuse islamique),
qui doivent approuver – ou rejeter – les nouveaux produits à la lumière des principes islamiques.

Comme on le sait, outre les banques islamiques, les plus grandes banques internationales ont également commencé à développer un secteur islamique:
HSBC, Citigroup, UBS, Deutsche Bank, etc. Zubair Usmani précise les conditions
qui, selon lui, doivent être remplies pour que des banques conventionnelles
puissent offrir des services islamiques à l'intention de leur clientèle intéressée
par ceux-ci. Ces conditions sont les suivantes:

1) Les comptes doivent être séparés.

2) Le personnel doit être différent, séparé du reste du personnel de la banque.

3) Le bâtiment même et les bureaux devraient être séparés.

4) La banque devrait avoir en permanence un spécialiste de la shari'ah travaillant
en son sein, afin de pouvoir élucider toute question de compatibilité avec la shari'ah.

5) Les fonds ne devraient pas être mélangés avec ceux de la banque conventionnelle
sous laquelle le secteur islamique fonctionne.

6) Les surplus des fonds ne devraient pas être placés dans des comptes de
banques conventionnelles. Si cela arrive quand même, ils devraient être placés
sur des comptes courants, et non dans des comptes d'épargne.

Bref, un véritable mur, une "banque dans la banque", reconnait Usmani.
Il serait intéressant de savoir dans quelle mesure ces conditions sont respectées
par les banques occidentales qui ont créé des fonds islamiques.

La rencontre entre institutions financières islamiques et systèmes financiers
occidentaux est justement l'un des thèmes traversant plusieurs articles du numéro
de juin-juillet 2008 d'Islamic Finance Today.
En effet, outre les investisseurs étrangers, des segments des populations
musulmanes en Europe commencent aussi à exprimer un intérêt pour un système
leur permettant de recourir aux services bancaires tout en respectant les règles islamiques.

Au Royaume-Uni, malgré des premières tentatives dès les années 1980 et 1990,
ce n'est qu'au cours de la décennie actuelle que la finance islamique a réellement
pu prendre pied, en particulier grâce à l'initiative prise en 2002 par Eddie George, gouverneur de la Banque d'Angleterre, de mettre sur pied un groupe de travail afin d'examiner les moyens de créer un cadre adapté pour la finance islamique dans
le pays ainsi que grâce aux efforts de l'instance de régulation qu'est
la Financial Services Authority, rappelle Frédéric Coste dans un intéressant travail
de master présenté à Sciences Po (Paris) en 2007
(The Institutionalizatio n of Islamic finance in Britain, texte inédit, chapitre 2).

Au Royaume-Uni, le premier ministre Gordon Brown a exprimé le souhait que
son pays devienne la porte d'accès à la finance et aux transactions commerciales islamiques. Cependant, observe Alberto Brugnoni, président de l'Association for the Development of Alternative Instruments and Innovative Finance (ASSAIF),
dans un entretien avec Roshan Madawela (Islamic Finance Today, juin-juillet 2008),
la finance islamique a traversé la Manche et plusieurs autres pays membres de
l'Union européenne s'engagent – prudemment et à des degrés différents – sur
ce terrain. Brugnoni pense que l'interaction avec les marchés européens pourrait
exercer un effet stimulant sur la finance islamique, à condition bien sûr
qu'un cadre légal approprié permettre le développement d'activités bancaires
selon les normes islamiques.

Dans le même numéro, un chercheur musulman, MKV Nair
(Monash University Malaysia), s'aventure beaucoup plus loin en suggérant
que la crise des subprimes pourrait offrir de nouvelles occasions à la finance
islamique, puisque l'application des principes de celle-ci aurait, selon ce chercheur, prévenu une telle débâcle. En théorie peut-être, mais reste à voir si beaucoup
de financiers occidentaux seront tentés d'établir un tel lien:
établir des banques islamiques en Occident est une chose, la présenter comme
réponse aux problèmes du secteur financier du monde occidental semble
un peu ambitieux, ou en tout cas pour le moins prématuré.

Ce qui est islamique ou non est sujet à discussion dans les cercles intéressés
par le système financier islamique: les uns jugeront certains produits conformes
aux principes islamiques, les autres non. Certaines autorités religieuses jugent
même que les banques "islamiques" sont en fait pseudo-islamiques.
Jusqu'où faut-il aller pour qu'une institution financière soit réellement islamique?
le débat est loin d'être terminé: la présence de secteurs bancaires islamiques
en Occident également est de nature à le stimuler encore.
Il y a quelques semaines, une dépêche de l'ATS (Agence Télégraphique Suisse)
nous apprenait qu'un nouveau complexe hôtelier qui devrait voir le jour en 2011
sur le Bürgenstock (un site touristique suisse) serait principalement financé
par des investisseurs qatariotes, la Barwa Real Estate Company, qui entend
respecter les règles islamiques. Pas question pour les investisseurs de créer
un casino, puisque le code musulman prohibe l'investissement dans les jeux
d'argent. Mais impossible de renoncer à vendre des boissons alcoolisées
dans un grand complexe hôtelier en Europe. Les investisseurs ont donc finalement accepté une solution en forme de compromis:
" Les gains issus de la vente d'alcool iront aussi à des organisations venant
en aide aux victimes de l'alcoolisme" et serviront à la prévention, a expliqué
le délégué du conseil d'administration (ATS, 25 juin 2008).

Dans son livre déjà cité,
Islam and the Moral Economy: The Challenge of Capitalism, Charles Tripp
(School of Oriental and African Studies, Londres) estime que les banques islamiques "n'ont mis au défi ni l'idée ni l'institution du marché des capitaux",
mais qu'elles ont plutôt créé pour elles-mêmes une niche dans ce marché
au cœur du capitalisme mondial (p. 146).
Tout en donnant satisfaction aux principes religieux et éthiques de leurs clients,
elles sont devenues "partie intégrante du système financier global" (p. 147).


Islamic Finance Today, Pioneer Publications, Level 05, Sharnell Building,
29/2 Visaka Road, Colombo 04, Sri Lanka. -
Site: www.pioneer- publications. com.

URL: http://religion. info/french/ articles/ article_392. shtml